Par Anne-Sophie Balle, Syndicalisme Hebdo CFDT
Face à la flambée des prix du pétrole et du gaz, plusieurs secteurs gros consommateurs d’énergie en appellent au soutien du gouvernement, lequel a annoncé une première salve de mesures ciblées. Mais de nombreux travailleurs, qui dépendent de leur véhicule, attendent aussi un geste de leurs employeurs. Les syndicats, eux, devaient être reçus ce 7 avril à Bercy pour évoquer les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient.
C’est un remake dont les travailleurs et les industriels se seraient bien passés. Quatre ans après l’invasion russe de l’Ukraine, la guerre au Moyen-Orient fait de nouveau bondir les cours du pétrole et du gaz, ravivant le spectre d’une nouvelle crise énergétique mais aussi économique. En un mois, le prix du gazole a grimpé de 50 centimes par litre, du jamais vu depuis 1985. De quoi accentuer encore la pression sur le gouvernement, appelé de toutes parts à renforcer ses aides à destination des secteurs les plus impactés (transports, verrerie, pêche, agriculture…) et des ménages qui dépendent de leur véhicule pour aller travailler.
Des annonces sectorielles
Fin mars, le gouvernement a distillé une première série de mesures ciblées : une enveloppe de 70 millions d’euros via des baisses de taxes et d’aides à l’achat de carburant afin d’aider trois secteurs prioritaires – le transport, la pêche et l’agriculture… dont les dépenses en carburant peuvent représenter jusqu’à un tiers des coûts d’exploitation. Selon le Syndicat maritime Bretagne Océans (CFDT), cela risque d’être insuffisant. « Le plafonnement des aides par entreprises [tel qu’il a été pratiqué lors des crises précédentes], déconnecté de toute réalité opérationnelle, a déjà conduit à des situations économiques intenables et à des disparitions de boîtes qui n’ont pas pu en bénéficier », écrit ce syndicat, qui demande, dans un courrier adressé aux élus de la République, « une adaptation des règles existantes pour ne pas reproduire les mêmes erreurs ».
Le retour du chômage partiel
La seconde mesure, annoncée par le ministre du Travail, n’a rien de nouveau. Il s’agit d’un rappel des règles d’un dispositif existant – le chômage partiel, massivement utilisé par les entreprises lors de la crise Covid – pour soulager « les entreprises qui font face à une baisse d’activité brutale liée à la crise [et ainsi] sauvegarder l’emploi et les compétences des salariés ». Le montant de son enveloppe (77,6 millions d’euros) correspond à ce qui était prévu dans le projet de loi de finances 2026.
1. Ils servent de base à la production dans le secteur de la plasturgie, notamment.
Si l’éligibilité de l’activité partielle sera étudiée « au cas par cas », précise-t-on du côté du gouvernement, deux cas de figure sont directement ciblés comme pouvant ouvrir droit au dispositif : les compagnies de fret et de logistique, directement affectées par la fermeture du détroit d’Ormuz (principal goulet d’étranglement des exportations mondiales d’hydrocarbures) et les entreprises qui subissent des ruptures d’approvisionnement en matières premières. Les agences de voyages et les compagnies aériennes comme les entreprises connaissant des difficultés à se fournir en granulés plastiques1 entrent ainsi dans les critères d’obtention de l’activité partielle. « Cette annonce est plutôt bienvenue pour le transport aérien, où la flambée du prix du kérosène commence à peser sur les compagnies low-cost, très présentes au Moyen–Orient, et les compagnies de fret comme Amelia [groupe Regourd Aviation], qui a demandé l’activation du dispositif d’activité partielle de longue durée », réagit Sébastien Mariani, de la CFDT Transports et Environnement.
Nouvelle salve de mesures, début avril. Vendredi dernier, Bercy annonçait en effet le lancement, à partir du 13 avril, d’un « prêt flash carburant » pour soulager la trésorerie des TPE et PME les plus exposées. Entre 5 000 et 50 000 euros pourront ainsi être prêtés à un taux de 3,8% à quelques secteurs (pêche, transports et agriculture) dont les dépenses de carburant représentent au moins 5 % du chiffre d’affaires.
Peu d’entreprises concernées pour l’instant
De fait, tous les acteurs de l’industrie n’affichent pas le même degré d’exposition et de dépendance aux hydrocarbures. « Il faut distinguer les industriels qui utilisent le gaz ou les produits dérivés du pétrole comme matière première de ceux qui les utilisent comme combustible », rappelle Laure Lamoureux, secrétaire générale de la CFDT Chimie Énergie. S’il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de la hausse des prix de l’énergie sur l’activité des gros industriels – pour lesquels la question va se poser au moment de la renégociation des contrats d’approvisionnement énergétique –, « beaucoup de PME déjà en grande difficulté et qui n’ont pas les capacités de trésorerie ou de négociation que possèdent les grosses boîtes risquent de fermer ».
Plusieurs responsables CFDT s’inquiètent également du risque de distorsion de concurrence en l’absence de décision européenne globale, et alors que certains de nos voisins européens ont déjà annoncé des baisses de la fiscalité (Espagne, Italie) ou un plafonnement des prix de l’énergie (Allemagne, Hongrie). « Il nous faut une vraie stratégie de long terme au niveau européen qui tire les leçons du passé », affirme la CFDT, pour qui la mobilisation de l’aide publique doit être « ciblée, limitée dans le temps et conditionnée à une trajectoire de décarbonation ».
C’est d’ailleurs le message qu’elle devraient porter à Bercy ce 7 avril. Les organisations syndicales représentatives seront en effet reçues par les ministres du Travail, de l’Économie et de l’Énergie pour la première fois depuis le début de la crise. D’autres annonces pourraient ainsi être faites à l’issue de la réunion, notamment à destination des ménages. « On n’abandonnera personne, assurait, ce week-end encore, le Premier ministre. Mais on ne dépensera pas de l’argent qu’on n’a pas. »
Des salariés qui trinquent
En France, le souvenir du bouclier tarifaire, qui avait contenu la hausse des prix de manière indifférenciée (pour un coût estimé à 110 milliards d’euros sur deux ans), est encore dans toutes les têtes. « On n’a plus les moyens d’arroser le sable comme on l’a fait en 2022, où les aides, généralisées, avaient d’abord bénéficié aux plus aisés », rappelait Marylise Léon, le 31 mars dernier. La secrétaire générale de la CFDT, qui reconnaît « la nécessité pour certains secteurs d’être soutenus », suggère au contraire que les entreprises et l’État octroient des mesures compensatoires aux travailleurs directement affectés par la flambée des prix des carburants : « les aides à domicile, personnels du social et du médico-social, agents de la fonction publique, qui ont besoin de leur voiture pour aller travailler », a-t-elle notamment énuméré.
La CFDT Interco, de son côté, pointe le désarroi de ces professionnels indispensables au maintien à domicile des publics les plus fragiles et qui, aujourd’hui, ne peuvent plus faire face. « Le gouvernement et les collectivités territoriales se renvoient la balle mais ce sont les agents qui en paient les conséquences ; il y a urgence à les aider, et les possibilités ne manquent pas », assène Marie Mennella, secrétaire générale de la fédération. Le gouvernement, justement, dit réfléchir à étendre le leasing social (ce dispositif qui permet d’acquérir un véhicule électrique neuf pour moins de 200 euros par mois) aux professions du soin… mais seulement si la crise devait durer et s’aggraver, précise la ministre déléguée chargée de l’Énergie, Maud Bregeon.
Négocier au plus près des réalités
Dans l’industrie, la grogne monte aussi du côté des salariés. « Les attentes portent davantage sur l’organisation du travail (avec la mise en place du télétravail) et la négociation de primes exceptionnelles de déplacement pour les salariés postés », explique Stéphane Maciag. Le secrétaire général de la CFDT Métallurgie a fait le calcul : en considérant l’augmentation des prix à la pompe et la distance moyenne domicile-travail, la facture d’essence s’est alourdie d’une centaine d’euros par mois. « Un salarié payé au Smic ne peut pas se le permettre ! »